Scholarly article on topic 'Comptes rendus'

Comptes rendus Academic research paper on "Sociology"

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Sociologie du Travail
OECD Field of science
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Abstract of research paper on Sociology, author of scientific article — Marylène Lieber

Unknown

Academic research paper on topic "Comptes rendus"

les critères d'inclusion des revues dans sa base (p. 87). Mais, plus fondamentalement, depuis les premiers financements obtenus par Eugène Garfield ou Francis Narin dans les années 1960, cette dimension évaluative est constitutive de la construction des outils. Encore aujourd'hui, si des établissements de recherche et des universités s'abonnent à prix fort à ce genre d'outils, ce n'est généralement pas pour faire de la sociologie des sciences mais bien pour s'équiper dans l'évaluation de leurs chercheurs, de leurs laboratoires et départements. Pour ces trois raisons, on peut douter de la possibilité d'éradication des « mauvais usages » appelée par l'ouvrage alors que les outils bibliométriques ont largement essaimé sur cette base même. En complément, il faudrait alors développer une autre sociologie de la bibliométrie pour décrire et analyser ses modalités de développement et d'usage.

Références

Pontille, D., Torny, D., 2013. La manufacture de l'évaluation scientifique. Algorithmes, jeux de données et outils bibliométriques. Réseaux 177, 23-61. Wouters, P.F., [Thèse de science] 1999. The Citation Culture. Université d'Amsterdamhttp://dare.uva.nl/document/487448

Didier Torny

Risques, travail, marché, État (RiTME), URINRA 1323, 65, boulevard de Brandebourg,

94205 Ivry-sur-Seine Cedex, France Adresse e-mail : didier.torny@ivry.inra.fr

Disponible sur Internet le 14 juillet 2014

http://dx.doi.org/10.1016/j.soctra.2014.06.010

Le travail pornographique. Enquête sur la production des fantasmes, M. Trachman. La Découverte, Paris (2013). 300 pp.

Peut-on adopter une perspective féministe et étudier la pornographie sans la reléguer d'avance à une forme de domination ou de violence faite aux femmes, qui interdirait de s'intéresser aux activités qui la composent ? À l'autre extrême, est-il possible de parler de la pornographie comme d'un travail, un métier comme un autre ? Si, comme d'autres occupations liées au marché du sexe, la pornographie n'apparaît pas de prime abord comme un objet d'étude légitime des sciences sociales et de la sociologie du travail en particulier, Mathieu Trachman a fait le pari, plus que réussi, de rendre compte des normes, des valeurs et des conventions qui structurent ce monde professionnel marginalisé et stigmatisé, et ce faisant de donner à voir non seulement les trajectoires professionnelles sexuées des divers protagonistes, mais également le rôle que joue cette industrie dans la (re-)construction de l'hétérosexualité comme (seule ?) sexualité légitime.

1. La pornographie comme lieu d'acquisition de savoir-faire professionnels

Le titre de l'ouvrage révèle directement le point de vue adopté par M. Trachman, qui décrit dans le premier chapitre la facon dont la censure de l'État a contribué, dès le milieu des années 1970, à disqualifier la dimension artistique revendiquée par certains réalisateurs et à favoriser l'émergence d'un groupe professionnel, celui des pornographes. En reléguant le cinéma pornographique à un circuit de distribution spécifique aux « films pour pervers » et au « cinéma pour voyeurs » (p. 34), l'État a contribué par la marge à définir un espace circonscrit aux représentations des fantasmes et de la sexualité (masculine), à délimiter un territoire propre à la pornographie et aux métiers qui constituent ce marché : techniciens, producteurs, réalisateurs, acteurs et actrices, critiques, etc.

Le métier de pornographe, tout comme celui d'acteur ou d'actrice, reste pour la grande majorité une activité précaire, faite de contrats flexibles, de petits budgets, et d'allers-retours entre amateurisme et professionnalisme. Mais ce qui constitue la pornographie en travail, c'est avant tout la « professionnalisation de la sexualité » (p. 93), qui devient une compétence centrale, une expertise spécifique, tant pour les acteurs et les actrices que pour les pornographes et les techniciens. Les premiers se doivent en effet de développer des techniques du corps et des savoir-faire, afin de mettre en scène les scripts pornographiques élaborés par les scénaristes et les réalisateurs, dans le but de produire collectivement une représentation de la sexualité jugée authentique et désirable, avec les contraintes liées à la mise en scène des ébats sexuels filmés en gros plan pour favoriser le point de vue des spectateurs. Autant de savoir-faire qui, s'ils puisent dans les répertoires intimes personnels, marquent la frontière entre sexualité privée et sexualité professionnelle.

2. Trajectoires d'acteurs, trajectoires d'actrices : entre exercice de la sexualité et « usure des corps »

Tout comme l'ont montré plusieurs recherches sur la prostitution, une perspective centrée sur la seule aliénation du travail du sexe ne permet pas de saisir la dynamique sociale du monde professionnel qu'il constitue. Et de fait, grâce à une étude minutieuse du «salariat pornographique» (p. 190), en s'intéressant aux trajectoires professionnelles des acteurs et des actrices, le sociologue nous invite à saisir la complexité de ce petit monde centré sur les plaisirs masculins, souvent désigné comme une grande famille, et les rapports de genre qui les structurent de facon presque paradoxale.

Par une sorte d'inversion des logiques sexuées du travail, en effet, les actrices sont mieux payées que les acteurs. Selon une dynamique généralement propre au travail des femmes, les pulsions sexuelles des hommes sont en effet naturalisées et, de ce fait, leurs savoir-faire sont moins valorisés que ceux des actrices dont la jouissance est considérée comme plus difficile à atteindre, donc comme justifiant une plus grande rémunération. Cependant, et en suivant davantage les normes sexuées usuelles du travail, les femmes ont plus de peine à se maintenir dans la profession ou à se reconvertir dans le champ, en passant derrière la caméra par exemple. En effet, les acteurs restent plus longuement dans l'espace pornographique que ne le font la plupart des actrices, car seules les débutantes et les nouvelles actrices sont valorisées (p. 191 et suivantes), reconduisant ainsi les normes sexuées. Dans la production classée X, les femmes ne doivent pas faire montre d'une expertise sexuelle trop importante.

M. Trachman montre par ailleurs que l'entrée dans le métier, tant pour les hommes que pour les femmes, répond le plus souvent à une forme d'exclusion du marché du travail dont souffrent les jeunes adultes des catégories populaires, et représente une forme de « stratégie d'adaptation à la précarité juvénile » (p. 137). À l'encontre d'un discours misérabiliste et moral, il apparaît que les actrices valorisent cette activité en l'opposant aux métiers qui leur seraient réservés usuellement et qui fonctionnent comme des figures repoussoirs, tels que ceux de caissière ou de vendeuse. Mais le travail d'actrice reste considéré et vécu comme difficile : non seulement il est précaire et fait de contrats de courte durée sans garantie d'emploi, mais les classiques du genre, les formes incontournables de sexualité mises en scène (double pénétration, gorges profondes, etc.), restent parfois vécus comme violents et peuvent laisser des lésions physiques (pp. 160-165), engageant une forme d'«usure des corps » (p. 188). Néanmoins, M. Trachman souligne que la plus grande difficulté ne réside pas forcément dans le travail du sexe en soi, mais davantage dans le regard porté sur ceux et surtout celles qui le pratiquent. Le stigmate fonctionne comme un rappel à l'ordre et entrave les projets des femmes qui voudraient continuer dans ce champ professionnel, tout comme

il représente un obstacle pour celles qui désireraient tourner la page. Il rend également inaudible l'appréciation positive que peuvent avoir certaines actrices de leur travail et de leur sexualité, puisque celle-ci contrevient aux normes sexuées (p. 153).

3. « Faire » l'hétérosexualité

Son étude du métier de pornographe engage finalement M. Trachman à situer cette « profession hétérosexuelle» (p.230) dans la production des registres de sexualité. Il souligne l'effort constant de réaffirmation et de réitération de l'hétérosexualité comme seule sexualité légitime, alors même qu'elle ne correspond pas toujours aux sociabilités masculines existantes. L'homosexualité féminine est certes une figure classique des films X, mais si les pornographes affirment que les productions cinématographiques sont le lieu de mise en scène de toutes sortes de fantasmes, l'homosexualité masculine en reste largement absente et est cantonnée à un genre spécifique, le porno gay. Cette évidence de l'hétérosexualité se constitue donc avant tout, affirme l'auteur, par une forme de circonscription des pratiques et désirs légitimes.

L'hétérosexualité se constitue également, l'auteur le rappelle en conclusion, dans la mise en sourdine des fantasmes des femmes et leur subordination aux désirs masculins : c'est avant tout en tant que jeunes femmes à initier que les actrices sont valorisées, et non en tant qu'expertes ou sujets de désirs. C'est peut-être une dimension qu'on aurait aimé voir développée de facon plus centrale dans l'analyse de l'auteur sur la production de l'hétérosexualité.

Quoi qu'il en soit, l'enquête de M. Trachman vient confirmer de facon magistrale les autres travaux de sciences sociales qui insistent sur la nécessité de porter un regard neutre sur les divers métiers liés à l'industrie du sexe et de les étudier avec les outils de la sociologie du travail. L'auteur démontre avec brio qu'adopter une perspective de genre ne se réduit nullement à la dénonciation de logiques de domination masculine — évidemment présentes —, mais engage à rendre compte de dynamiques paradoxales puisque, si la pornographie est et reste une mise en scène de fantasmes masculins, qu'elle contribue à constituer, elle est également le lieu d'une transgression, certes limitée, des rôles sexuels féminins : « le monde de la pornographie produit et exclut des expertes sexuelles » (p. 189). Sans nier la violence de cet univers professionnel marginalisé, M. Trachman a su dépasser l'analyse en termes de subordination des femmes et donner à voir un marché sexuel qui, s'il permet l'affirmation et la valorisation de fantasmes sexuels dans la sphère publique, contribue dans le même mouvement à une réduction et à un cadrage des désirs — ceux des femmes étant hors-cadre et ceux des hommes ne pouvant être qu'hétérosexuels.

Marylène Lieber

Université de Genève, Département de sociologie, Institut des études genre, Uni Mail - 5360,

40, Boulevard du Pont d'Arve, 1211 Genève 4, Suisse Adresse e-mail : marylene.lieber@unige.ch

Disponible sur Internet le 22 juillet 2014

http://dx.doi.org/10.1016/j.soctra.2014.06.018

Une histoire du rap en France, K. Hammou. La Découverte, Paris (2012). 302 pp.

Avec Une histoire du rap en France, Karim Hammou réalise une performance que de nombreux chercheurs en sciences sociales peuvent lui envier: signer un livre de qualité susceptible d'être apprécié tant par le grand public que par le monde académique. Son enquête sur le monde du rap en